L'ombre d'un doute (Alfred Hitchcock)

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La filmographie sans fin d’Alfred Hitchcock avec « L’ombre d’un doute ».


Sorti en noir et blanc en 1943, « L’ombre d’un doute » ne jouit pas d’une grande renommée mais est notable comme le film préféré du réalisateur britannique.

L’histoire se déroule par un moite été américain ou un homme appelé Charles Oakley (Joseph Cotten) visiblement traqué par deux inconnus, parvient à leur échapper en quittant précipitamment une modeste chambre dans laquelle on découvre une importante somme d’argent en liquide visiblement acquise de manière douteuse.

Oakley se réfugie en Californie ou il retrouve la famille de sa sœur, Emma devenue Newton (Patricia Collinge) après avoir épousé un employé de banque appelé Joseph (Henry Travers).

Joseph et Emma vivent dans la petite ville typique de la classe moyenne américaine, entre aisance et tranquillité.

Pourtant leur jeune fille Charlie (Teresa Wright) estime que leur vie de famille est profondément insatisfaisante et que les Watson ne font que travailler, manger et dormir sans jamais échanger fortement sur le plan humain.

Charlie se réjouit donc de la venue de Oncle Charlie, un grand et très bel homme qu’elle admire profondément et qu’elle estime être le sauveur de la famille.

Pour compléter le panorama, impossible de ne pas citer les enfants, Ann (Edna May Wonacott) et Roger (Charles Bates), dont les répliques d’une maturité et d’un sérieux décalé par rapport à leur âge, provoquent un important effet comique.

Oncle Charlie s’installe donc chez les Watson et malgré la forte tendresse entre lui et sa sœur, s’installe assez rapidement une sorte de malaise du à son comportement étrange.

Charlie entre tout d’abord dans une fureur noire lorsqu’il découvre dans le journal, quelques pages d’un article le concernant et les arrache brutalement à Charlie qui demeure intriguée par cette réaction aussi inattendue que violente.

L’oncle est certes généreux et distribue à la famille de nombreux cadeaux, même si la bague offerte à Charlie avec des initiales inconnues gravées dessus provoque un nouveau malaise.

Il reste également évasif sur ses activités professionnelles, évoquant la profession d’un homme d’affaires.

Lorsqu’il ouvre un compte dans la banque de Watson et exhibe 40 000 dollars en liquide, son attitude provocatrice à l’égard du banquier choque le milieu petit bourgeois des Watson.

Mais les plus grandes tensions s’installent au moment de la venue des deux hommes le recherchant, qui se font passer pour des agents du recensement venus étudier une famille américaine typique.

Malgré les violentes réticences de l’oncle qui refuse de se faire interviewer et photographier, les deux hommes se montrent insistants, et l’un d’entre eux, Jack Graham (Mc Donald Carey) parvient à obtenir un rendez vous en tête à tête avec Charlie.

L’homme lui avoue être un policier à la recherche d’un homme appelé tueur de veuves joyeuses, spécialisé dans la séduction et le meurtre de femmes mures et riches.

La police étant sur la trace de deux suspects dont l’oncle, Charlie après un légitime mouvement de recul face à de telles révélations, accepte d’aider Jack dans son enquête.

Elle va donc surveiller de plus près l’oncle dont le comportement de séducteur avec les femmes mures et les propos particulièrement cinglants contre l’argent et la corruption du monde dénotent dans le petit univers bien formaté des Watson.

Curieuse, Charlie va jusqu’à la bibliothèque municipale pour retrouver le journal dont les pages mettaient mal à l’aise son oncle.

Ces pages confirment les soupçons de la police, avec l’annonce du meurtre d’une riche veuve par strangulation et surtout le vol de sa bague, dont les initiales correspondent à celles figurant sur le cadeau de l’oncle.

Dès lors, Charlie change radicalement de position face à son oncle, son admiration cesse et elle lui fait comprendre qu’elle sait.

L’homme pourtant continue de jouer son rôle avec une belle assurance, profitant de sa relation privilégiée avec Emma, qui révèle tout de même son enfance troublée après un grave accident de la route, dont on comprend qu’il aurait altéré sa personnalité.

L’annonce de la mort du second suspect tué dans sa fuite, semble apaiser la tension dans la maison et provoque le départ des policiers, mais ne dissipe pas les doutes de Charlie.

L’oncle sent la menace de Charlie et entreprend de la tuer en provoquant divers accidents domestiques comme déchausser une marche en bois ou pire tenter de l’asphyxier dans un garage en laissant tourner le moteur de la voiture toutes portes fermées.

Charlie échappe à la seconde tentative de meurtre par miracle, grâce à l’aide de Herbert Hawkins (Hume Cronyn) l’ami de Joseph dont le principal passe temps consiste à lire des romans policiers et échafauder différentes manières de tuer les gens.

L’Oncle comprend alors qu’il ne peut plus tenter de tuer Charlie dans la maison et annonce son départ subite après avoir participé à une soirée organisée par le club « pour femmes » de Emma.

Après des adieux rapidement expédiés, l’oncle s’arrange pour retenir Charlie dans le train qui l’emmène au loin et estimant qu’elle en sait beaucoup trop sur son compte, tente de l’étrangler et de la jeter hors du train.

Une lutte s’ensuit et Charlie réussit un peu miraculeusement à expédier son oncle à sa place hors du train.

L’enterrement de Charles Oakley a donc lieu dans la ville des Watson avec une cérémonie particulièrement hypocrite ou ses qualités humaines sont louées.

Incapable de supporter pareille horreur, Charlie reçoit le soutien de Jack qui a honoré sa promesse de revenir la voir pour ce qu’on devine une relation naissante.

En conclusion, on comprend pourquoi « L’ombre d’un doute » était le film préférée du maitre, à en juger par ses multiples qualités.

Le principal génie du film repose sur le décalage entre la petite vie en apparence paisible de la classe moyenne américaine, qui travaille, va à la messe, arrose sa pelouse, fait des gâteaux le dimanche et l’arrivée soudaine d’un meurtrier en cavale, qui va tenter de se dissimuler tel un loup dans un troupeau de moutons pour échapper aux chiens de berger.

Par l’intermédiaire de son acteur principal, Joseph Cotten, exceptionnel de prestance et de charme vénéneux, Hitchcock attaque vertement les valeurs de la société américaine, son conformisme, son matérialisme et son hypocrisie.

Teresa Wright reçoit également un rôle passionnant ou elle peut exprimer un formidable esprit indépendant déjà remarquable pour l’époque, 1943 n’oublions pas.

Un ennemi séduisant et ténébreux, une jeune femme courageuse et libre, un humour prononcé s’exprimant par les répliques d’enfants donneurs de leçons ou par les dialogues meurtriers improbables entre Travers et Cronyn, le tout soigneusement agencé dans une construction serrée et fine, font effectivement de « L’ombre d’un doute » un des meilleurs films d'Hitchcock doublé d'un chef d’œuvre iconoclaste du cinéma.

Et un point de ralliement pour les anticonformistes ?

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