Dialogue sur l'amour (Plutarque)

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Changement de cadre avec « Dialogue sur l’amour » du philosophe et historien romain Plutarque.

Ecrit entre le premier et le second siècle après JC, « Dialogue sur l’amour » est en réalité une petite partie d’un grand ensemble de 78 traités appelé « Œuvres morales » qui constitue l’œuvre centrale du philosophe.

Reprenant le style de son maitre Platon, Plutarque met en scène un dialogue philosophique en Béotie (Grèce), mettant en opposition les partisans de sa pensée portée par son propre fils Autoboulos et Daphnée face à leurs détracteurs Protogène et Pisias.

Le sujet de l’affrontement a pour origine le désir de mariage jugé scandaleux par certains d’une veuve d’âge mur appelée Isménédore (on dirait cougar aujourd’hui ?) pour un jeune et bel éphèbe nommé Bacchon.

Partisan de l’amour entre hommes, Protogène et Pisias condamnent âprement la moralité méprisable de Isménédore, tandis que leurs opposants prennent position pour soutenir la position de la veuve.

Protogène et ses alliés incarnent la vision traditionnelle de la Grèce classique, ou l’union avec une femme, créature inférieure physiquement et intellectuellement, n’était qu’un acte social, destiné soit à acquérir une fortune personnelle (par la dot), soit à s’assurer une descendance.

Mais le seul amour véritable digne de louanges, était celui pour les jeunes hommes qu’on pouvait rencontrer dans les palestres ou les écoles de philosophie.

En effet, l’union avec son semblable incarnait alors par le biais de l’amitié une fusion intellectuelle et physique jugée supérieure.

Daphnée ne nie pas l’amour entre hommes mais affirme cependant que l’union d’un homme et d’une femme étant conforme à la Nature, ne peut être méprisée.

Il poursuit en expliquant que l’amour avec de jeunes garçons étant souvent forcé et bien inconstant, il ne peut être la source du même épanouissement que celui obtenu par consentement au sein d’une union conjugale.

Cette position est renforcée en soulignant la conversion tardive de Platon à l’amour hétérosexuel, jugé plus mature et épanouissant dans la durée.

Il dénonce également l’hypocrisie des propos de ses opposants, qui sont en réalité plus attirés par la fraicheur et la vigueur physique de jeunes garçons plutôt que par de nobles désirs d’union philosophique.

Ces affirmations provoquent de violentes réactions dans le camps adverse notamment de la part du bouillant Pisias.

Daphnée poursuit donc à développer la pensée du maitre, en présentant des exemples de comportement passionnels extrêmes de femmes, prêtes à tuer ou à se sacrifier par amour.

L’union entre une femme plus âgée et un homme jeune ne le choque pas non plus, la femme pouvant par son expérience servir de guide voir de mentor au jeune homme.

S’en est trop pour Pisias qui quitte la scène en apprenant que Isménédore a fait enlever Bacchon pour pouvoir l’épouser.

La discussion s’oriente alors sur la nature divine ou non de l’amour.

En se basant sur des exemples liés à la mythologie, Plutarque affirme que l’amour au même titre que la guerre est bien lié à un caractère divin et que le dieu Amour est supérieur à Aphrodite responsable elle de la passion physique (érotique).

Par ses propos, l’amour se trouve donc ennobli et placé au même rang que l’attachement pour les membres de sa famille, pour l’hospitalité et enfin pour l’amitié.

A grand renforts de citations et d’exemples puisé parmi les auteurs grecs ou dans les contrées étrangères (Egypte, Gaule) , Plutarque affermit sa position en englobant habilement l’amour au sens large, aussi bien homosexuel qu’hétérosexuel, avec tout ce que ce sentiment peut comporter de noblesse, de grandeur d’âme et de désintéressement à l’égard de sa propres personne au profit de son amant.

A l’instar d’un soleil éclairant de sa lumière bienfaitrice la terre, l’amour contribue donc à l’élévation de l’individu et de ce point de vue là, l’amour inspiré par une femme est au moins égal à celui inspiré par un homme.

Plutarque développe ensuite a dernière partie de sa thèse, en soutenant que le mariage peut être le cadre idéal d’un épanouissement d’un amour fondé sur des valeurs de fidélité, honnêteté, respect, tendresse, estime et compréhension mutuelle qui ne peuvent que croitre avec le temps si on les cultive et aboutir à une vie plus stable et harmonieuse.

Autoboulos termine son récit par l’annonce que son père allait en personne mener le cortège nuptial de Isménédore et Bacchon.

En conclusion, « Dialogue sur l’amour » est un court et savoureux texte qui dans la plus pur traditions platonicienne du dialogue rapporté, permet à Plutarque d’élaborer un vibrant plaidoyer pour l’amour conjugal.

L’Œuvre est à n’en pas douter prodigieusement audacieuse pour l’époque et fait preuve d’un féminisme incroyable visant à considérer davantage les femmes comme des créatures aussi morales et donc dignes d’être aimées que les hommes.

Plutarque se fait ainsi le vecteur d’idées progressistes allant à l’encontre d’un vision rétrograde et figée des mœurs de la Grèce antique.

Il réhabilite le sentiment amoureux en l’élevant jusqu’à une nature divine, en dote également hommes et femmes, avant de finalement suggérer que pour l’homme (ou la femme !) qui désire s’investir dans une relation conjugale, l’amour qui en découle ne sera sans doute pas au premier abord le plus excitant érotiquement parlant, mais sans doute en prenant le temps de le laisser s’épanouir, le plus noble et le plus profitable aux deux parties.

Difficile de trouver quelque chose à redire à cette démonstration imparable en faveur de la monogamie hétérosexuelle.

Je conseille donc aux personnes sur le point de se lancer dans cette aventure à deux, de ne pas penser en terme de conventions sociales, de pression familiale, religieuse ou même matérielle, mais plutôt de se plonger dans la lecture de ce court traité qui permettra de les éclairer sur les raisons profondes d’effectuer ce choix souvent insuffisamment réfléchi de nos jours.

Pour le reste, vous l’aurez compris, « Dialogue sur l’amour » est pour moi un chef d’œuvre.

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