Dona Flor et ses deux maris (Jorge Amado)


 « Dona Flor et ses deux maris » est le troisième livre de Jorge Amado chroniqué ici.

Paru en 1968, « Dona Flor et ses deux maris » est un roman fleuve racontant dans le Bahia des années 40, la vie hors normes d’une femme appelé Dona Floripides.

L'histoire de Dona Flor se découpe en deux parties bien distinctes.

Tout d’abord la jeunesse et comme l’exigeait la tradition à l’époque un mariage précoce avec un homme, même si celui-ci ne correspondait pas aux désirs de sa mère, Dona Rozilda, femme à poigne, nourrissant depuis la mort de son mari un modeste commerçant, de puissant désirs d’ascension sociale en mariant ses filles à de riches partis.

Mais la jeune Flor est une femme têtue, très indépendante pour l’époque et surtout amoureuse d’un jeune homme drôle et beau parleur Vadinho Guimarães qui se présente à la famille comme un haut fonctionnaire, alors qu’il n’est qu’un petit fonctionnaire responsable des jardins publics.

Lorsque le voile se déchire et que la vérité éclate au grand jour, l’amour de Flor pour Vadinho va se révéler plus fort que la volonté de la terrible Rozilda et le couple va s’installer à Bahia loin de la mère restée à Rio de Janeiro.

Dona Flor va donc épouser Vadinho et découvrir la véritable nature de son mari, un drogué aux jeux (tri-trac, bichot, poker ..) qui passe toutes ses nuits dans les casinos et les bars ou il dilapide consciencieusement l’argent du ménage.

Pire, Vadinho flanqué de son ami Mirandao, se révèle un grand fêtard, buveur et collectionneur de femmes.

De son coté, Flor incapable biologiquement d’avoir des enfants, devient une professeur de cuisine bahianaise réputée et donne à son domicile des cours collectifs ce qui lui permet de gagner son propre argent qu’elle doit pourtant défendre âprement contre la voracité insatiable de son mari, toujours en quête de ressources pour vivre son vice.

Sept années difficiles s’écoulent et un jour de Carnaval, Vadinho déguisé en femme s’écroule et meurt brutalement, le cœur épuisé par son mode de vie.

Devenue veuve, Flor revit ses années de mariage et s’aperçoit que malgré les infidélités et le comportement parfois violent de son mari quand elle lui refusait de lui donner de l’argent, elle aimait Vadinho, qui exerçait sur elle son invincible pouvoir de séduction.

Ce pouvoir s’exerçait non seulement sur les femmes qu’il séduisait mais également sur tous ses créanciers, qu’il baratinait avec un talent inouï pour obtenir à l’arraché des nouveaux prêts qu’il ne remboursait quasiment jamais.

Dona Flor se retrouve seule et encore très belle femme à trente ans.

Elle se retranche tout d’abord dans une attitude de veuve sérieuse, menant une vie austère et solitaire qui décourage toute tentative de futurs prétendants.

Les femmes de son entourage (Dona Norma, Dona Dinora ..) se lient alors pour former une association de commères destinée à lui trouver le meilleur parti.

Don Flor se montre plutôt réticente et difficile, mais à l’intérieur d’elle se réveille secrètement un brasier rendu ardent par le manque de sexualité et l’absence d’un amant de la qualité de ce diable de Vadinho.

Tenaillée la nuit par ses désirs, Dona Flor rêve beaucoup et dort peu.

Elle manque de se jeter dans les bras d’un jeune séducteur de veuves, dangereux prédateur dépouillant les femmes seules et vulnérables et est sauvée in extremis par ses ami(e)s.

Finalement alors que la solitude de Dona Flor finit par exaspérer tout le monde y compris ses nombreux prétendants, le hasard met sur sa route le pharmacien Teodoro Madureira, grand et bel homme de quarante ans, ayant fait vœu de célibat pour s’occuper de sa mère paraplégique.

Malgré sa belle prestance et sa position sociale plus qu’intéressante, Teodoro a été oublié par les commères en raison de sa discrétion.

Pourtant le timide pharmacien aime en secret Dona Flor qui est une de ses clientes.

La belle finit cependant par ouvrir les yeux et un rapprochement se fait alors par l’intermédiaire d’amis interposés.

Afin de ne pas heurter les convenances, le rapprochement de Flor et Teodoro se fait par étapes très codifiées, ce qui colle parfaitement avec le tempérament calme et mesuré du pharmacien.

Séduite par cet homme attirant et stable, Dona Flor s’abandonne et se marie finalement avec Teodoro.

Le couple s’installe dans sa maison et mène une vie, prospère et bien réglée, ou même les rapports sexuels sont prévus à l’avance.

Pour ne pas dépendre financièrement totalement de son mari, Dona Flor continue d’exercer son métier de professeur de cuisine.

Teodoro a pour principal loisir la musique et joue du basson dans un orchestre amateur formé des notables de la ville.

Les répétitions et concerts donnent l’occasion à Dona Flor de côtoyer la haute société de la ville, en plus des congrès pharmaceutiques de son mari.

Ces réunions entre mondains et superficiels ne constituent pas pour moi la partie la plus intéressante du roman.

Un jour pourtant, un évènement étrange se produit et Vadinho réapparait dans la vie de Flor sous la forme d’un spectre que elle seule peut voir.

Même dans l’au-delà, le caractère de Vadinho n’est pas modifié pour autant.

Pire, il use et abuse de sa condition de fantôme pour harceler Dona Flor et réclamer d’elle des faveurs sexuelles.

Soucieuse de préserver sa vertu de femme mariée, Flor résiste à Vadinho et se retrouve confronté à un éternel dilemme : rester fidèle à la raison, la morale de Teodoro ou succomber à l’attraction du désir, de la passion sensuelle.

Vadinho ne se contente pas de harceler les femmes mais favorise ses anciens camarade de jeu en intervenant dans les casino pour les favoriser.

Ainsi Mirandao, le noir Arigof et le vieux Anacreon, se retrouvent ils à gagner des sommes astronomiques.

Ces incroyables coups du sort inquiète le propriétaire des casinos, le puissant mafieux d’origine italienne Pelancchi qui incapable de comprendre par la voie logique le phénomène, a recours à tout un florilège de sorciers bahianais qui mélangeant candomblé et charlatanisme, tirent profit de son désarroi pour lui extorquer davantage d’argent.

De son coté, Dona Flor a maintenant deux maris, l’un pour le plaisir sexuel et l’amusement, l’autre pour une vie stable et saine.

Mais le remord à l’égard de Teodoro est le plus fort et Flor fait également appel à un sorcier qui sans doute plus efficace, parvient à bannir Vadinho de la surface de la Terre.

Dans les dernière pages du roman, les divinités africaines du candomblé s’en mêlent et s’affrontent pour la question de la moralité des hommes, le dieu Exu défendant Vadinho, tandis que la déesse Yansa prend le parti adverse.

L’issue du combat est assez confuse et si on peut penser que Vadinho et son dieu sont défaits, l’ultime page du roman montre une Dona Flor plus épanouie que jamais, marchand dans la rue avec Teodoro tandis que Vadinho la caresse secrètement.

En conclusion, « Dona Flor et ses deux maris » est un roman formidable rivalisant sans peine avec le déjà excellent « Gabriella ».

Dans un style finalement très brésilien car vivant, coloré et très sensuel, Amado conte une histoire passionnante qui parvient à tenir en haleine du début à la fin.

La description de la vie à Bahia dans les années 40 est exceptionnelle avec une immense galerie de personnages allant du riche propriétaire terrien de passage, à la belle prostituée mulâtresse, en passant par l’émigré argentin ou la brésilienne d’origine américaine.

L’humour est également présent, un humour subtil et franchement hilarant dans les scènes de charlatanisme ou un homme appelé Cardoso e Sa se faisant appeler le Maitre de l’absurde embobine Pelancchi pour lui laisser profiter de sa maitresse, la sculpturale mulâtresse Zulmira.

Sur le fond, le roman est forcément provocateur et exprime clairement que les femmes (comme les hommes) ne peuvent se contenter d’une vie rythmée par l’intelligence, la morale et la raison mais que le sexe, la passion, la folie et l’instabilité sont aussi nécessaires à leur épanouissement.

Cet écartèlement entre le corps et l’esprit se matérialise sur Dona Flor, victime finalement consentante de son premier mari séducteur et volage.

En grand écrivain, Amado se fait fin psychologue, parvenant à pénétrer la subtile psychologie humaine et tout particulièrement féminine tapie derrière de vastes pans d’hypocrisie.

Le résultat est particulièrement détonnant.

Et si « Dona Flor et ses deux maris » incarnait tout simplement la vie ?


Commentaires