Le grand secret (René Barjavel)

« Le grand secret » est le deuxième roman d’anticipation de René Barjavel que je chroniquerai en ces colonnes.
Sa structure est plutôt atypique avec une première partie se déroulant dans les années 50 dans un climat d’intense paranoïa mondiale.
Dans ce contexte, il semblerait que les principaux dirigeants du monde soient au courant d’un secret d’une importance telle qu’il conduirait à prendre des mesures d’urgence absolue allant au delà des intérêts individuels des nations.
Barjavel ne donne aucune information concernant la nature de ce secret et se borne à annoncer une succession d’événements étranges se déroulant dans le Monde mais surtout en France.
Il insiste sur l’amour fou qui lie Jeanne Corbet à Roland Fournier un chercheur trentenaire  travaillant à Villejuif sur un traitement contre le cancer.
Mariée à un médecin plus âgé qu’elle qui tolère sa liaison, Jeanne est obsédée par son amant et vit une véritable passion amoureuse.
Mais au cours de ses mystérieux événements pilotés par les services secrets, Roland disparaît et son institut incendié alors que Jeanne subit simultanément une tentative d’enlèvement.
On découvre aussi le personnage de Samuel Frend, agent secret américain basé en France qui entre en contact avec Jeanne et lui offre la possibilité de savoir que son amant n’est pas mort.
Dés lors persuadée que son amant est en vie, Jeanne va consacrer toute son existence à le retrouver en écumant le monde à la recherche de pistes dans le domaine scientifique et de l’espionnage.
Puis alors que ce petit jeu mystérieux pourrait commencer à agacer, les fils de l’intrigue se dénouent peu à peu et on comprend le pourquoi de cette agitation : la découverte par le professeur Bahanba, un savant indien travaillant sur un traitement contre le cancer, du JL3 un sérum d’immortalité stoppant le vieillissement et supprimant la vulnérabilité aux maladies chez tout être vivant.
Le JL3 se montre par ailleurs contagieux et comme pouvant être attrapé par voie respiratoire.
Personnage désintéressé, Bahanba communique au cours de ses recherches plusieurs échantillons du sérum à certains de ces collègues internationaux dont le chef de Roland.
Rapidement les dirigeants sont mis au courant et décident de se lier pour étouffer l’affaire, brûlant les laboratoires et enlevant les personnes contaminées dont Roland pour les parquer dans une île secrète (elle aussi ! )  située dans les Iles Aléoutiennes à la limite extrême nord du monde habité.

Sur cette île appelée îlot 307, gardée jour et nuit par l’armée, une communauté va se développer en autarcie complète autour du personnage du professeur Bahanba qui joue le rôle de sage et de guide quasi spirituel.
Les recherches acharnées de Jeanne et de Samuel les conduisent tous les deux à être admis sur l’île pour des raisons bien differentes, puisque Samuel y est à titre d’agent de renseignement et Jeanne par amour.
Jeanne âgée de cinquante ans à présent, retrouve Roland qui est resté le sémillant jeune homme de ses trente printemps.
Leur amour s’en trouve fortement contrarié et assez étrangement Jeanne s’avère incapable de contracter les symptômes du JL3.
Sur l’ilot 307, les jeunes s’arrêtent de vieillir à 18 ans, les femmes doivent absorber des médicaments pour ne pas être fécondées, les animaux subissent aussi les mêmes traitements à l’exception des insectes dont le taux de reproduction élevée les oblige à être éliminés régulièrement.
L’harmonie semble régner en apparence, les souffrances et les tensions annihilées.
Pourtant l’instinct sexuel demeure le plus vivace et les jeunes gens éprouvent un violent désir de procréation.
Un jeune couple, Han et Annoa enfreint les règles et donne un exemple qui entraîne une recrudescence de grossesses.
Les tensions commencent alors à apparaître entre les adultes qui veulent conserver leur équilibre coûte que coûte et les adolescents qui se révoltent d’autant plus qu’un autre virus le C14 se montre apparemment capable de contre carrer les effets du JL3.
La mort du professeur Bahanba qui se laisse mourir de faim en raison de ses croyances hindouistes précipite la désunion des habitants de l’île.
Un guerre éclate provoquant l’embrasement puis la destruction de l’île par les gouvernements.
Seuls Han et Annoa parviennent à s’échapper …
En conclusion, « Le grand secret » est un ouvrage original, totalement atypique avec une première partie intense construite comme un roman d’espionnage.
Cette originalité réside dans la volonté de Barjavel de réécrire l’histoire des années 50-70 et les décisions prises par les grands hommes politiques de l’époque sous l’angle de la connaissance de ce grand secret caché à tous.
Ainsi, Nehru, Kroutchev, Brejnev, Mao, De Gaule, Nixon, ou encore Kennedy se retrouvent malgré eux embringués dans une histoire assez hallucinante de vaccin secret contre la mortalité.
Je dois avouer ne pas avoir adhéré à cette tentative de politique-science fiction, la trouvant trop simpliste, artificielle et souvent grotesque comme dans le cas de l’assassinat de Kennedy pour éviter qu’il ne propage le virus qu’il s’était lui même injecté pour calmer ses problèmes de dos ( !).
Sur l’aspect pure science fiction/anticipation, le thème de l’immortalité est bien entendu plus intéressant avec la description de cette vie en communauté refermée sur elle même qui finalement périclite comme pour montrer l’importance cruciale du caractère régulateur de la maladie et de la mort.
Quels que soient les progrès de la médecine, de la science ou de la chirurgie esthétique, la vie étant cyclique, le dépérissement et la destruction des individus est nécessaire au renouvellement de nouvelles espèces.
Au final, malgré son inventivité, « Le grand secret » m’a donc moins captivé que « Ravage » du même auteur.

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