Sécurité privée, enjeu public (Eric Delbecque, Pierre Brajeux, Michel Mathieu)

Changement radical de sujet avec « Sécurité privée, enjeu public » coécrit en 2013 par les spécialistes du domaine que sont Eric Delbecque (chef du département sécurité économique de l’Institut National Hautes Etudes de la Sécurité et de la Justice), Pierre Brajeux (directeur de la société Torann-France) et Michel Mathieu (directeur de la société Sécuritas France).
En réalité ce vaste ouvrage découpé en cinq grandes parties fait intervenir une multitude de contributeurs du secteur public (enseignants, préfets, militaires) et privé (responsables et directeurs d’entreprises de sécurité, avocat, consultants) chacun étant censé apporter sa pierre à l’édifice global.
Après une introduction d’Alain Bauer le plus connu des criminologues français, Delbecque rappelle les particularités de l’évolution historique de la question de la sécurité en France, avec une volonté très forte du contrôle de l’Etat dans cette fonction par nature régalienne afin de mettre fin aux conflits nés des pratiques moyenâgeuses dans lesquelles les seigneurs locaux incarnaient la sécurité au niveau de leurs serfs et de leurs terres.
Au XX ième siècle, l’utilisation abusive de « vigiles » transformés en milices privées pour résoudre par la force les conflits sociaux aboutira à la fameuse loi du 12 juillet 1983 afin de mieux réglementer ses activités avant d’être intégrée au Livre VI du Code de la sécurité intérieure.
Mais depuis cette date charnière de 1983, peu d’évolutions ou presque alors que paradoxalement le marché de la sécurité privé a explosé, employant aujourd’hui 150 000 personnes.
Cette explosion est due à un besoin pressant de sécurité dans une société dont le niveau de violence a paradoxalement chuté constamment depuis le XIII ième siècle.
Mais si aujourd’hui on résout moins les conflits avec la violence, celle-ci est devenue insupportable…et on réclame beaucoup plus de choses à l’Etat providence dont les moyens budgétaires en berne ne permettent assurément pas de répondre à toutes ces demandes.
Centralisé et bureaucratique, l’Etat français reste tout comme les grands groupes paralysés par leur taille, une administration peu efficace pour apporter des solutions rapides et innovantes face à des menaces évolutives et complexes comme le terrorisme mondial ou le crime organisé.
D’un autre coté dans le monde aujourd’hui hyper mondialisé et concurrentiel des entreprises, la sécurité des biens et des personnes, tout comme la sécurité des données deviennent des secteurs stratégiques pris en compte par le développement de l’intelligence économique, qui était autrefois réservé au domaine du renseignement.
Ainsi aujourd’hui les trois principes fondamentaux de cette discipline : veille, protection, influence doivent ils être mis en pratique par les entreprises du domaine privé afin de sauvegarder leurs intérêts.
Delbecque prône donc à l’instar des Anglo-Saxons qui ont déjà franchi le cap en privatisant certains fonctions de l’armée américaine confiées à des Sociétés Militaires Privées ou de la surveillance des prisons anglaises, un rapprochement entre les deux faces, publique et privée de la sécurité mais concède néanmoins qu’en France de vives résistances existent notamment sur la question du contrôle des agents de sécurité privé, qu’on soupçonne de former des milices d’extrême droite susceptibles de réaliser le sale boulot de leurs patrons.
Pourtant, explique Delbecque l’efficacité des agents de sécurité est bel et bien reconnue pour tout ce qui concerne la détection et la résolution de problèmes de basse intensité : fraudes, vols, incivilités, vandalisme…
Vient donc l’idée logique dans la conception d’une chaine globale de sécurité, d’augmenter la coopération entre ces deux mondes cloisonnés en définissant plus précisément les périmètres de chacun et en conservant les possibilités de contrôle étatique sur le monde de la sécurité privé.
Dans la seconde partie, les directeurs des compagnies de sécurité prennent la parole, expliquent que l’étendue réelle des activités de la profession : sécurité aéroportuaire, transport de fond, télésurveillance ou recherche façon détectives privés, dépasse le cadre des simples vigiles de supermarché.
L’activité est analysée sous l’angle économique avec le boom des années 2000 (11 septembre, AZF) puis sous la pression de rationalisation des donneurs d’ordres la course à une concurrence effrénée aboutissant à une casse des prix, à une baisse de la qualité, des dérives mafieuses et bel et bien à l’effondrement de réels poids lourds du marché comme Néo Sécurité.
Plusieurs scénarios sont alors imaginés dans les années à venir suivant l’efficacité ou non du CNAPS (Conseil National des Activités Privées de Sécurité) organisme de régulation public-privé chargé de réguler le marché et avoir suffisamment de pouvoir pour empêcher les sous traitance en cascade, les prestations mixtes au rabais (nettoyage+sécurité, voir surveillance incendie+sécurité), l’emploi d’employés non formés étrangers et exploités, comme autant de maux responsables de la piètre image des sociétés de sécurité privées.
Dans cette démarche vertueuse, la contribution des donneurs d’ordre est perçue comme essentielle, avec des cahiers des charges plus centrés sur les garanties de la prestation que sur une course effrénée à la réduction des couts, toujours dangereuse en matière de sécurité.
Poussant plus loin la démarche, les troisième et quatrième parties tentent de dégager des méthodes pour créer un partenariat entre les deux donneurs d’ordre et les prestataires.
Delbecque et le consultant Alain Juillet reviennent alors sur le notion d’intelligence économique et particularisent la nouvelle menace représentée par la cyber sécurité avec comme exemple le collectif des Anonymous capable de frapper pour des raisons en apparence idéologiques des entreprises privées.
Ainsi la cyber sécurité, tout comme la protection des personnes à l’international ou la détection de fraudes pourraient constituer de nouveaux terrains de développement pour les entreprises spécialisées.
Prenant ensuite des exemples dans les pays étrangers comme les Etats-Unis, la Chine Israël ou l’Inde, il est ensuite évoqué la possibilité de créer des structures mixtes public-privé pour consolider les capacités offensives et défensives françaises soumises à une concurrence internationale féroce ou tous les coups, y compris les plus bas sont permis.
Comme si le propos n’avait pas été jusqu’ici assez limpide, deux responsables de chez Renault viennent ensuite en remettre une couche sur l’état des lieux et la nécessité de la mise en place d’une démarche globale et vertueuse émanant des donneurs d’ordre afin d’établir des relations de confiance et l’émergence de prestations innovantes et/ou de qualité chez les sociétés de sécurité.
Claude Tarlet patron de l’USP verse aussi dans la redite des propos de ses confrères avec cependant le mérite de souligner le rôle social des entreprises de sécurité vis-à-vis de l’intégration.
Dans la quatrième partie, le journaliste Nicolas Arpagian s’appuie sur des sondages d’opinion pour analyser l’image du secteur de la sécurité en France : besoin important recensé par la population (plus pour l’Intérieur que pour la Défense), popularité générale bonne mais en baisse pour la police et la gendarmerie avec la persistance de la mauvaise réputation des sociétés privées.
Delbecque à nouveau avec André-Michel Ventre le patron de l’INHESJ, insistent ensuite sur l’importance de la formation des agents avec le rôle central du CNAPS pour délivrer des accréditations, conseiller, assister mais aussi sanctionner lorsque des manquements sont constatés.
L’intervention de Jacques Mignaux, directeur général de la gendarmerie nationale met en avant le savoir faire de la gendarmerie dans la formation des agents de sécurité privée et propose la mise en place de protocoles entre sécurité privée et publique afin de renforcer la complémentarité entre les deux secteurs et décharger les fonctionnaires de taches simples mais chronophages : escortes de détenus condamnés à des peines légères, garde d’entreprises publiques peu sensibles, enquêtes simples, taches administratives…
Moins concret se fait le discours du préfet Jean-Louis Blanchou avec une accumulation complexe de textes, de structures étatiques façon « usine à gaz » et de nombreuses redites par rapport aux contributions précédentes.
Mais ceci n’est rien à coté de l’approche très juridique (lois, décrets, arrêtés, circulaires, conventions) de l’avocat Claude Mathon qui ne fait que renforcer le manque d’unité et d’approche globale entre les différents secteurs de la sécurité, pour rappeler au final que l’application de tous ces textes doit se faire via les actions du CNAPS, du reste scrupuleusement détaillées par le directeur lui-même, le préfet Jean-Yves Latournerie deux chapitres plus loin avec publication de résultats afin de démontrer l’efficacité de l’organisme, si besoin chiffres à l’appui.
En conclusion, ouvrage parfois lourd et victime de nombreuses redites, « Sécurité privée, enjeu public » traite d’un sujet aujourd’hui brulant mais apparait aujourd’hui malgré sa publication récente (2013) déjà dépassé tant les attentats de Charlie hebdo, du Bataclan et de Nice ont encore rehaussé davantage la menace terroriste.
Malgré ce décalage patent, le fond du propos prônant un rapprochement entre services publics aux budgets rognés par les crises et les plans d’austérité successifs et l’apport des sociétés privés reste pertinent, à condition que ces dernières gagnent en crédibilité en se structurant fortement et en apportant des gages de bonnes pratiques (déontologie, qualité, formation) aux autorités de contrôle qui elles resteront publiques.
La France avec ses particularités restera en effet une nation ou l’Etat conserve un pouvoir fort sur les fonctions régaliennes comme la police ou l’armée, ce qui n’interdit pas que les sociétés privées ne viennent compléter l’action publique dans des activités de basse intensité comme la surveillance, le renseignement et la logistique.
Ainsi en délimitant les activités de chacun et en favorisant l’accompagnement des sociétés les plus sérieuses c’est toute la société civile qui sera la grande bénéficiaire…
Pour louable que soit la démarche, un nouveau gap se doit d’être franchi dans la collaboration public-privé après les attentats de 2015-2016 avec probablement un renforcement accru des missions de sécurité du privé…

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