La grande guerre (Pierre Miquel)

 



 La période des vacances est propice à des lectures plus approfondies aussi est-ce avec un vif intérêt que je me suis attaqué à « La grande guerre » massif ouvrage de l’historien Pierre Miquel.

Découpé en trois parties distinctes, « La grande guerre » traite de manière approfondie d’un des conflits les plus importants de l’Histoire dont nous fêterons le centenaire cette année.

Les causes du conflit tout d’abord, sont abordées avec à vrai dire le prétexte de l’assassinat de l’archiduc d’Autriche-Hongrie Franz Ferdinand par des nationalistes Serbes, pour en réalité justifier une volonté bien plus profonde de domination de l’Autriche mais surtout de l’Allemagne du Kaiser Guillaume II.

En effet, l’Allemagne, dopée par une industrie du charbon et de l’acier particulièrement productive dans la région de la Ruhr, est poussée par les grands groupes industriels influents comme Krupp, Thyssen, Stinnes ou Skoda à une politique expansionniste lui permettant d’annexer de nouveaux territoires et développer sa flotte commerciale, toujours barrée par celle historiquement plus nombreuse et performante de sa rivale de Grande-Bretagne.

Par le jeu mécanique et diabolique des alliances, la tension monte très vite en Europe et deux blocs se constituent rapidement avec d’un coté l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie, et de l’autre la Russie, appelée à la rescousse par la petite Serbie, et la France qui entretient des liens économiques étroits avec la Russie du tsar Nicolas II puis l’Angleterre, alliée également de la France.

Devant la volonté affichée d’en découdre, la guerre éclate durant l’été 1914 et l’Allemagne réussit une percée spectaculaire en Belgique avant de pénétrer dans le Nord-est de la France.

Les soldats se mobilisent avec courage de part et d’autres et on assiste à une flambée de nationalisme, car chacun des deux camps, convaincu de sa supériorité pense que la guerre sera courte et qu’on sera vite de retour dans ses foyers pour le retour à la vie normale et notamment harassant mais nécessaire travail de collecte des moissons.

Dans un tel climat les quelques mouvements pacifistes sont vite étouffés, le message du Pape ignoré et l’encombrant socialiste Jean Jaurès assassiné.

Les Français font appel à leurs colonies et des tirailleurs sénégalais et maghrébins sont mobilisés aux cotés des troupes franco-anglaises.

Le général Joffre chef des armées, essuie alors avec stupeur les premières défaites de l’armée française face un ennemi mieux préparé, supérieur tactiquement et techniquement avec l’emploi massif de canons d’artillerie pour démolir et désorganiser les lignes d’infanterie avant de monter au front enlever les positions.

L’état major français va mettre de longs mois à réaliser puis analyser la situation avec lucidité, et va tout d’abord reprocher à ses officiers un manque de combativité alors que le problème est tactique et technique.

Les Allemands submergent donc les Français, progressant inexorablement vers la Marne et se rapprochant dangereusement de Paris.

Cette progression qui aurait pu être fatale est alors arrêtée par une farouche résistance française qui achemine en urgence toutes ses troupes dans la Marne à l’aide de trains et de taxis réquisitionnés.

Joffre change de tactique, ayant lui aussi recours à l’emploi de pilonnages d’artillerie des cannons Schneider pour répondre à ceux des Allemands.

Devant l’emploi de telles armes de destruction, les combats sont terriblement meurtriers mais Gallieni et Foch parviennent à sauver la capitale et à repousser leurs adversaires.

Chaque camps fortifie ses défenses et s’enterre dans une guerre qui va prendre une toute autre tournure, s’installer dans la durée et dans un immobilisme initialement non prévus.

La ligne de front va alors se stabiliser au Nord-Est de la France, ou les combattants français, anglais, belges et allemands lutteront pied à pied dans un déluge alternant  bombardements et charges meurtrières sans qu’aucun des deux camps ne parvienne à obtenir un avantage décisif.

Dans cette guerre de tranchée, les Français s’inspirent des méthodes de leurs adversaires pour améliorer les conditions de vie très dures des soldats pris dans le froid, la maladie et la boue, mais aussi renforcer leur stratégies défensives.

Derrière c’est tout l’appareil industriel des nations qui est modifié pour faire face à l’énorme effort de production demandé pour fournir armes, munitions et logistique aux combattants.

Les industries sont nationalisées ou alors étroitement encadrées par les gouvernements qui s’endettent fortement pour soutenir l’effort de guerre.

Les femmes sont employées dans les usines, toute les populations civiles souffrent de la pénurie de nourriture dans un climat de propagande, de censure et de paranoïa aigu.

Les zones occupées souffrent du pillage de leur ressources et d’exécutions sommaires pour casser leur résistance.

Principal enjeu économique, le blocus maritime imposé par les Anglais aux Allemands qui ont recours à la complicité d’états dits neutres pour se ravitailler dans la mer baltique et à leurs alliés Turcs dans les Dardanelles.

Sur le front Est de la Prusse, le déclenchement des premiers combats avec la Russie mobilise les troupes allemandes, qui ont fort affaire face à un ennemi certes inférieur tactiquement et techniquement, mais supérieur numériquement et capable par sa cavalerie de dangereuses manœuvres de débordement.

Les combats entre Allemands et Russes sont très durs.

Alors que le conflit s’enlise en Europe occidentale, il s’étend dans sa partie orientale avec la montée en puissance de la redoutable Turquie, partenaire privilégiée de l’Allemagne qui se montre de manière générale très active avec les pays arabes en se faisant le défenseur de l’Islam contre les nations infidèles françaises ou anglaises qui de leur coté jouent la carte du nationalisme anti turc en Arabie.

La Turquie affronte la Russie pour le contrôle de l’Arménie, qui chrétienne et orthodoxe est victime d’un des plus durs génocides de l’histoire de l’humanité.

La Russie défont les Turcs dans le Nord de la Perse et remportent avec le général Youdénitch une victoire importante à Erzeroum puis à Trébizonde.

Si la Russie tient en échec la Turquie, elle est en revanche moins à son aise en Prusse orientale face aux troupes allemandes de Hindenburg, et doivent se replier en catastrophe face à la poussée de leur adversaire.

Ils perdent plus de 2 millions d’hommes, cèdent la Pologne et échappent de justesse à la destruction de leur armée.

Les troupes alliées essuient également un cuisant échec dans une tentative de prise du Détroit des Dardanelles et voient la plupart de leurs navires coulés par les canons turcs fortifiés par des conseillers allemands.

L’Italie, entrée en guerre du coté allié, se montre également incapable de menacer sérieusement l’Autriche-Hongrie, qui la tient en échec dans les montagnes des Alpes.

La situation est extrêmement compliquée dans la zone des Balkans, traditionnellement soumise à de fortes convoitises et tensions.

La Serbie est écrasée, la Roumanie et l’Ukraine, riches en denrées alimentaires, sont prises facilement par l’Allemagne qui draine ainsi leurs ressources pour subvenir à ses propres besoins.

Sur le front ouest, la guerre s’enlise et force les belligérants à s’appuyer sur de nouvelles innovations scientifiques notamment l’emploi de gaz : ypérite, moutarde pour tuer leurs adversaires.

Les Alliés sont les premières victimes de ces horribles trouvailles et de nombreux soldats sont tués ou mortellement blessés, avant de trouver péniblement une parade par l’emploi de masque à gaz trop lentement diffusés dans l’armée.

Comme à chaque fois, l’armée française réagit avec un temps de retard, mais emploie également des gaz pour lutter contre les Allemands.

Les premiers tanks anglais font leur apparition sur les champs de bataille mais manquant de fiabilité et de mobilité, sont rapidement mis hors de combat par les Allemands.

Ils seront améliorés progressivement, pour être intégrés dans les forces alliées comme pièces mobile d’artillerie puis pour appuyer les assauts de l’infanterie avec des succès encore timides.

L’aviation en revanche sera intégrée comme une donnée essentielle du combat moderne, aussi bien pour les actions de reconnaissance permettant de régler les tirs d’artillerie, que pour le bombardement des lignes ennemies.

Les Allemands pousseront le concept encore plus loin en utilisant les fameux Zeppelin, immenses dirigeables capables de larguer des bombes sur les villes en pleine nuit.

L’emploi de sous-marins allemands, de plus en plus fiables et performants pour couler des navires de guerre mais également commerciaux alliés, sera un point crucial de la guerre puisqu’il conduira, le président Wilson, à faire entrer les États-Unis en guerre en 1917 contre l’Allemagne après bien des tergiversations.

Le conflit culmine à la bataille de Verdun ou chacun des deux camps, commandés par Pétain et Falkenhayn, essuie de terribles pertes dans un enfer de sang et de feu.

La prolongation d’une guerre aussi intense, saigne les nations à blanc en hommes mais aussi en ressources matérielles.

Très critiqué pour sa stratégie d’usure, Joffre est limogé en 1916 et remplacé par Pétain à la tête des armées françaises.

Sur le front, les cas de mutineries éclatent dans chacun des camps.

La plupart des mutins sont des bons soldats exténués physiquement et moralement par la dureté des combats et les ordres et contre ordres de commandement.

Tout d’abord impitoyable contre tout forme de lâcheté des hommes qui sont comparaissent en cours martiale et peuvent ainsi être sommairement exécutés, l’Etat major assouplit peu à peu sa position et tente de rendre la vie des soldats un peu moins déshumanisée, en offrant des possibilités de relèves des troupes épuisées et de permissions loin des zones de front.

Mais la dureté et la longueur de la guerre ont pour conséquence majeure l’effondrement en 1917 de la Russie, affaiblie par ses défaites face à l’Allemagne, et définitivement minée de l’intérieur par la révolution bolchévique dont les idées égalitaires et pacifistes se propagent sans peine dans l’immense masse des populations agricoles et ouvrières réduites à la disette.

C’est alors avec le soutien de l’armée, que les bolchéviques Kerenski, Trotski, Lénine et Staline renversent le tsar Nicolas II et négocient par le traité de Brest-Litovsk autant par opposition idéologique à toute guerre impérialiste que par incapacité miliaire, une armistice avec l’Allemagne qui prend possession d’une partie de Biélorussie, de la Pologne et de l’Ukraine.

Débarrassée d’un adversaire encombrant, l’Allemagne peut donc dégarnir le front de l’Est pour masser ses troupes à l’Ouest et tenter d’arracher la victoire contre les troupes Alliées.

Mais de leur coté, les Alliés comptent à présent sur le soutien des États-Unis qui envoient plus d’un million d’hommes en France.

Cette importante ressource en hommes et en matériels, passe par des camps d’instruction français ou les GI s’acclimatent et se forment aux difficiles conditions des fantassins de l’Est.

Ce processus devant être contrôlé par l’ensemble des gouvernements alliés, est lent, ce qui profite à l’Allemagne qui lance une offensive massive en 1918 dans l’espoir de remporter la victoire finale.

Le général Ludendorff est proche de réussir, mais Pétain organise une résistance désespérée mobilisant toutes les ressources des alliés.

En combinant artillerie, chars, infanterie et emploi de l’aviation qui réussit enfin à tenir en échec les Fokker allemands, Pétain et Haig infligent de telles pertes à Ludendorff qu’il doit reculer sur des positions initiales qu’il peine à présent à tenir.

Les soldats américains entrent alors en action et mettent alors l’armée allemande dans une position intenable, qui contraint l’état major, sans réelle échappatoire avec l‘effondrement de ses alliés Turcs et Bulgares, à une signer une armistice le 11 novembre 1918.

Le rapport de force s’inverse alors, Français, Anglais, Italiens et Belges exigeant alors en 1919 de l’Allemagne et de l’Autriche Hongrie des réparations financières très lourdes accompagnant la rétrocession de territoires annexés, dont la fameuse Alsace-Lorraine, mais également la Pologne, l’Ukraine et la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie qui absorbent respectivement la Serbie et la Slovaquie.

Le président Wilson est en réalité le grand gagnant du conflit, car la plupart des états européens ruinés par la guerre, sont débiteurs des États-Unis.

Ils crée la Société Des Nations ancêtre de l'ONU, et entend être auprès de la jeune nation bolchévique russe la nation dominante du nouvel ordre mondial.

En conclusion, « La grande guerre » est un ouvrage ultra dense et fouillé, regorgeant de détails permettant de connaitre quasiment tout de l’une des plus folles aventures de l’histoire de l’Humanité.

S'il est parfois difficile de suivre en détail l’évolution des combats dans d’obscurs village du nord ou de l’est et de comprendre les rôles respectifs des hommes politiques (Poincaré, Clémenceau) et généraux français (Joffre, Pétain, Nivelle, Castelnau) ainsi que leurs homologues allemands (Guillaume II, Von Moltke, Hindenburg), « La grande guerre » permet de très bien comprendre l’ampleur du désastre humain provoqué par l’attitude volontairement belliciste et expansionniste des nations germaniques.

Fascinante par sa volonté de perfectionnement scientifique dans l’art de donner la mort, la guerre de 14-18, est une aventure terrifiante ou les militaires entrent dans la l’ère moderne en introduisant des armements toujours plus sophistiqués comme les gaz, grenades, fusils mitrailleurs, lance-flammes, canons longue portée mais aussi chars d’assauts, avions de combats et sous-marins.

L’héroïsme des soldats semble donc bien réel, et ce quel que soit le camps et il est aisé de comprendre les réactions d’abattement et de refus face à l’horreur de la vie des tranchées, déshumanisant les combattants jusqu’à la limite de leurs forces.

Outre le point de vue franco-allemand et la voracité des lobbys industriels austro-allemands, le livre permet de mieux percevoir l’aspect « oriental » de la guerre avec les violents combats dans les Balkans et au Moyen-Orient, mêlant autant par nécessité que par contrainte des nations comme la Turquie, l’Égypte, la Grèce, l’Arabie ou le Bulgarie.

Fort de toutes ces informations, « La grande guerre » constitue donc un ouvrage idéal pour comprendre dans sa globalité un conflit aussi sanglant que complexe, qui engendra beaucoup trop rapidement une suite encore plus terrible…

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