Napoléon III (Pierre Milza)

 



Abordons maintenant un immense pavé historique avec « Napoléon III » de Pierre Milza.

Neveu de Napoléon Ier, Napoléon III a longtemps pâti de la comparaison avec son ainé, chef de guerre génial, mais ignorer pour autant son apport à la France, serait une grave erreur.

Dans cet ouvrage colossal, Milza déroule de manière chronologique la vie de Louis Napoléon Bonaparte, né en 1808 de l’union de Louis Bonaparte roi de Hollande et de Hortense de Boharnais, fille de Joséphine.

Louis Napoléon connait une enfance plutôt délicate, car ses parents ne s’entendent guère, se séparent et de sombres rumeurs de parenté illégitime plane sur sa naissance.

Après la chute de l’empire et la restauration monarchique, les Bonaparte doivent se faire discrets et s’exiler, aussi Louis Napoléon mène t il une vie d’errance aux cotés de sa mère Hortense qu’il vénère.

Elevé en Suisse à Arenenberg prêt du lac de Constance, Louis Napoléon ne bénéficie pas d’une instruction digne d’un haut dignitaire de l’Etat et en contractera de sévères lacunes.

Hortense s’établit ensuite à Rome et Louis Napoléon découvre donc les charmes de la vie italienne.

Il se révèle malgré un physique des plus communs, un infatigable coureur de jupons au charme certain mais se rapproche surtout de la Charbonnerie, mouvement libertaire révolutionnaire italien contre le pouvoir du Pape, auquel il adhère avec son frère Napoléon Louis.

Ceci révèle un intense désir d’action et la participation à la tentative de révolution italienne contre le joug autrichien de 1831, qui se solde par une sévère répression puis contraint à la fuite les deux frères.

Au cours de cette cavale, Napoléon Louis meurt de la rougeole et Louis Napoléon, gravement malade lui aussi, est rapatrié par sa mère, venue au secours de sa progéniture.

Interdits de séjour en France par Louis Philippe, les Bonaparte se replient après un court séjour à Londres ou Louis Napoléon découvre le modèle libéral et les progrès scientifiques permettant la révolution industrielle, sur leur chère demeure d’Arenenberg.

Devenu à la mort de Napoléon II, l’héritier logique des Bonaparte, Louis Napoléon se sent des rêves de conspiration pour reconquérir le royaume de France.

Se rapprochant des leaders des mouvements bonapartistes comme Victor de Persigny, Louis Napoléon se couvre de ridicule après deux tentatives d’insurrections ratées, à Strasbourg puis à Boulogne ou il débarque avec quelques fidèles depuis l’Angleterre après un crochet aux Etats-Unis dont il goute peu l’inculture et le matérialisme.

Vaincu et esseulé, Louis Napoléon est condamné à l’emprisonnement à vie au château de Ham dans la Somme.

Correctement traité mais confiné dans un environnement insalubre ou il tombe malade, Louis Napoléon en profite pour lire beaucoup, s’instruire en autodidacte et se met à coucher sur le papier de grandes théories historiques, techniques (manuel sur l’artillerie) mais aussi économiques et sociales.

De manière assez surprenante, les écrits de Louis Napoléon comme « De l’extinction du paupérisme » relèvent d’une grande aspiration à améliorer les conditions de vie des plus pauvres, notamment le monde rural et ouvrier.

Louis Napoléon veut rendre le peuple souverain mais conserve néanmoins une vision autoritaire et paternaliste de l’Etat avec à sa tête un chef qu’on devine unique.

Sur la politique extérieure, Louis Napoléon se veut libertaire, reconnaissant le droit des peuples à leur pleine autonomie, ce qui constitue une idée profondément nouvelle quand on connait la puissance des empires, notamment austro-hongrois.

Perclus de dettes et déprimé, Louis Napoléon aidé par quelques fidèles, parvient à s’évader en 1846 et à regagner Londres ou il fréquente la haute société.

Il y prend une maitresse officielle, Miss Howard, une courtisane qu’il fréquentera toute sa vie.

Mais en 1848, le cours des événements historiques tourne enfin pour lui, avec la chute de Louis Philippe et la proclamation de la République suite à une révolte populaire.

Louis Napoléon saisit alors l’occasion pour revenir en France.

Surfant sur un  retour en force du mouvement bonapartiste, sur l’adhésion d’une droite traditionnelle et sur la popularité des ses idées progressistes, Louis Napoléon se fait élire aisément député puis président de la république en 1848.

Parvenu au pouvoir, il s’entoure de fidèles notamment son demi frère adultérin le trouble homme d’affaires Charles de Morny et constitue son gouvernement.

Sa première action d’envergure est l’intervention militaire en Italie pour s’interposer entre les républicains révolutionnaires (Mazzini, Garibaldi) et les armées autrichiennes favorables au pouvoir du Pape.

Devant la virulence de l’armée républicaine, Louis Napoléon manœuvre pour permettre au Pape Pie IX de reprendre le contrôle de Rome et de rétablir de cruelles mesures de répression.

Ce revirement assez contraire aux grands principes théoriques des peuples à disposer d’eux même, vaut à Napoléon de vives critiques à gauche, notamment de Ledru-Rollin et Victor Hugo.

Mais l’homme a un but plus important à mener, faire pressions sur l’Assemblée pour faire modifier la Constitution dans le but de supprimer les élections présidentielles.

L’échec de sa tentative légale conduit Louis Napoléon a établir avec l’aide de Morny, Persigny, Rouher et le général félon Saint Arnaud un coup d’état le 2 décembre 1851.

Les rares tentatives de révolte sont durement réprimées par la force et le pouvoir de Louis Napoléon est définitivement assis après un plébiscite populaire ou la propagande de sauveur de la nation contre l’extrême gauche révolutionnaire bat son plein.

Proclamé empereur en 1852, il prend le nom de Napoléon III et épouse Eugénie de Montijo, la très catholique fille d’un général espagnol de Napoléon Ier.

Napoléon III est un dictateur concentrant tous les pouvoirs, cadenassant l’opposition notamment de la presse par des fonctionnaires (préfets, commissaires) à la solde du pouvoir hyper centralisé.

Fervent opposant, Victor Hugo s’exile en Angleterre et n’aura de cesse d’attaquer le pouvoir en place.

Napoléon III mène la grande vie, organisant avec sa femmes de somptueuses réceptions à Saint Cloud ou au Palais des Tuileries et bien entendu collectionnant les maitresses.

Plus timoré et pacifique que son oncle dans le domaine militaire, Napoléon III connut son plus grand succès militaires en 1855 lors de la guerre de Crimée, remportée avec l’aide de l’Angleterre et de la Turquie face à la Russie conquérante de Nicolas Ier.

A cette occasion, les armées napoléoniennes conduites par Mac Mahon se comportent avec vaillance et permettent à l’empereur de gagner en respectabilité militaire.

Resteront pour la postérité de grands noms biens connus des parisiens : pont de l’Alma, Sébastopol et Malakoff.

Toujours très concerné par la situation en Italie, Napoléon III va après de multiples revirements diplomatiques, aider militairement Victor Emmanuel II et le ministre Cavour a arracher l’indépendance de l’Italie du Nord face aux Autrichiens.

Mais incapable de tenir dans la durée l’effort d’une guerre de plus en plus impopulaire, soumis à la montée en puissance de la Prusse de plus en plus menaçante, Napoléon III se retire finalement, laissant ses alliés italiens furieux de ce qu’ils interprètent comme une trahison.

Victor Emmanuel remporte alors aidé de Garibaldi la victoire face aux armées fidèles au Pape et se proclame roi d’Italie en 1861.

Une fois son pouvoir solidement ancré en France, Napoléon III va assouplir son régime autoritaire, autorisant un certain niveau de tolérance à l’opposition mais surtout orientant l’économie vers un modèle libéral brisant les monopoles industriels et faisant jouer la concurrence pour faire progresser l’industrie et améliorer le niveau de vie de la population.

Influencé par le philosophe Saint Simon, Napoléon III a en effet dans l’idée que la science et l’’industrialisation est le moteur principal du progrès social.

L’Etat joue un rôle prépondérant dans ce processus d’industrialisation avec l’établissement des grandes banques de crédit privé (Crédit Lyonnais, Société Générale), le développement du télégraphe et la construction d’un réseau de chemin de fer hexagonal.

Sous cette impulsion le pays s’enrichit et quelques mesures sociales permettent d’améliorer le ravitaillement, logement des plus nécessiteux ainsi que les conditions de travail des ouvriers avec l’obtention du droit de grève en 1864.

Napoléon III complète ces mesures par les fameux travaux de rénovation de Paris, confiés au Baron Haussmann, qui s’étalèrent sur vingt ans et ont contribué à façonner le Paris d’aujourd’hui en lui donnant quelques uns de ses plus beaux lieux : Opéra, Parc des Buttes Chaumont, Parc Monstouris.

Outre leur aspect esthétique, ces travaux améliorent la circulation, la sécurité et les conditions sanitaires dans certains quartiers coupe gorges.

En parallèle, l’état de santé de Napoléon III, malade de la vésicule biliaire, se détériore et il a de plus en plus de mal à faire passer des mesures réformatrices à l’Assemblée.

Dans les années 60, Napoléon III demeure toutefois actif sur le terrain international, favorisant la maintien du pouvoir pontifical à Rome, réussissant à établir des colonies prospères en Algérie, perçant le Canal de Suez et échouant lourdement dans une folle tentative d’établissement au Mexique ou le gouvernement mis en place est renversé par l’action conjointe du chef rebelle Juarez et la menace des Etats-Unis, sortis victorieux de leur guerre civile.

Dès lors soumis à de violents opposants intérieurs comme l’avocat Léon Gambetta et l’éditorialiste Henri de Rochefort et à une santé de plus en plus déclinante, Napoléon III s’effondre complètement après la défaite en 1870 contre l’armée prussienne de Bisrmack, mieux équipée et mieux préparée.

Après la capitulation humiliante et la rétrocession de l’Alsace et la Lorraine à la Prusse, Napoléon termine son existence à Chislehurst en Grande Bretagne, ou il s’eteint en 1873 vaincu par sa maladie.

Enterré dans le sud de l’Angleterre, Napoléon III laisse un fils Louis Napoléon qui s’engagea dans l’armée britannique et fut tué à 23 ans dans la guerre anglo-zoulou de 1879.


En conclusion, « Napoléon III » est un ouvrage hyper dense, très difficile d’accès mais forcément exhaustif pour qui voudra tout savoir sur cet empereur coincé entre des évènements plus marquants que lui : la Révolution française, le règne de Napoléon Ier et la Première guerre mondiale.

La découverte de cette vie ne manque pourtant pas d’intérêt, avec un idéal trait d’union entre la France éliminant les derniers soubresauts de la monarchie avant de se diriger difficilement sur la voie de la République.

L’homme, desservi par une certaine timidité et une mollesse apparente, a semble t il été sous estimé par ces adversaires, qui n’ont pas décelé son inflexible détermination et vision de la France.

Intelligent, cultivé de manière autodidacte, Napoléon III se montrera malgré son appétit de pouvoir moins brutal que la plupart des dictateurs, avec un refus de s’engager dans une politique de conquêtes territoriales, un assouplissement de la poigne de fer des débuts et surtout de réelles volontés progressistes pour permettre l’émancipation des peuples opprimés notamment italiens mais également le basculement de l’économie dans une ère de développement industriel sensé aller de paire avec le progrès social.

Bien entendu, certaines contradictions existent comme les aventures coloniales à l’éthique des plus douteuses, mais Napoléon III par sa volonté de réformes progressistes et de grands travaux notamment architecturaux, constitue un maillon important de notre patrimoine national.

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