Le passe-muraille (Marcel Aymé)
Marcel Aymé l’enchanteur toujours avec un recueil de nouvelles dont « Le passe -muraille » est sans doute la plus connue en raison de l’adaptation cinématographique dans les années 50 avec Bourvil.« Le passe-muraille » justement est une courte nouvelle de moins d’une dizaine de pages racontant comment un modeste fonctionnaire nommé Dutilleul décide après une déception professionnelle de devenir un cambrioleur en profitant de son incroyable don pour traverser les murs.
Mais plus que l’appât du gain, c’est le désir de reconnaissance qui le pousse à commettre des vols spectaculaires et à braver la police lors d’évasions toujours plus insensées.
Dutilleul sera pourtant perdu par une distraction amoureuse qui le conduira à prendre par mégarde le seul remède capable de neutraliser ses pouvoirs et à rester à jamais emmuré dans une rue de Montmartre.
Moins épuré et plus tortueux est « Les Sabines » racontant l’histoire d’une femme nommée Sabine Lemurier, doté de la faculté de se dupliquer quasiment à l’infini.
Bien entendu Sabine ne tarde pas à abuser de son pouvoir et à mener plusieurs vie indépendantes par le biais de ses doubles.
Elle trompe son mari avec un jeune peintre nommé Théorème sans que celui ne se doute jamais de rien.
Mais Théorème est un artiste raté, vivant aux crochets de ses proches qui va profiter de l’amour de Sabine pour lui extorquer toujours plus d’argent.
Contrainte par la nécessité, Sabine va multiplier ses doubles et faire des mariages intéressés avec des hommes riches, comme un lord anglais, un industriel américain, un ténor italien et même un explorateur espagnol.
Quand elle s’apercevra des manipulations de Théorème, elle lui coupera les vivres mais le processus enclenché sera inexorable.
Sabine aura des amants dans le monde entier, sur tous les continents, menaçant de bouleverser l’équilibre démographique de l’humanité.
Prise de remords à l‘égard de son époux légitime, une de ses doublures ira vivre dans un bidonville de Saint Ouen ou elle expiera ses fautes dans la misère, la maladie et la violence, violée et battue chaque jour par un homme aussi brutal qu’un gorille.
Théorème ayant finalement réalisé son talent et étant devenu un artiste reconnu la retrouvera par hasard et les deux amants mourront sous les coups de la brute.
Puis Marcel Aymé fait poindre les angoisses de la guerre et de l’occupation allemande de la seconde guerre mondiale dans « La carte » et « Le décret ».
Le premier nommé est une œuvre étonnante annonçant une décision gouvernementale de priver de jours de vie les français jugés inutiles comme les vieux, les prostituées et les intellectuels.
Les personnels désignés seraient plongés dans un état de néant de plusieurs semaines par mois avant de renaitre passé leur peine écoulée.
Jules Flegmon un écrivain touché par ses mesures tient un journal au jour le jour, racontant le déroulement des événements et leur impact sur la population, avec la destruction des couples, l’inévitable trafic de jours de vie des plus pauvres vers les plus riches, l’altération de la notion du temps avec des gens vivant plus de jours qu’il n’en existe dans le mois.
« Le décret » joue également sur le registre du temps avec une décision d’avancer le temps de dix sept ans pour hâter le dénouement de la seconde guerre mondiale.
Le héros se retrouve donc catapulté dans le futur sans même sans rendre compte et se retrouve âgé de cinquante cinq ans avec trois enfants dont deux inconnus.
Soulagé d’apprendre la fin des conflits, il se rend voir un ami dans une région boisée du Jura mais est pris par un violent orage en cours de route.
A son réveil, le temps a de nouveau rebroussé chemin dix sept ans en arrière et les soldats allemands occupent toujours les campagnes françaises.
Mais le héros qui a semble t il a nouveau rajeuni garde en mémoire son bond dans le futur et en demeure tout ébranlé.
Doté à présent malgré lui d’une capacité de prédiction du futur, il regagne Paris ou il a toutes les peines du monde à se réintégrer à son ancienne vie.
Plus anodin mais néanmoins charmant, « Le proverbe » traite des relations père-fils, avec un fils qui cache à son père que le devoir qu’il a rédigé à sa place a obtenu la plus mauvaise note à l’école afin de préserver son aura familiale.
« Légende poldève » se présente sous la forme d’un savoureux conte philosophique narrant l’ascension au paradis d’une vieille fille éprise de religion en raison de la roublardise de son fils adoptif corrompu qui la fait passer pour la prostituée de son régiment de soldats tués dans une guerre juste et donc prioritaires aux yeux du Saint Père.
Viennent ensuite deux nouvelles amusantes bien que mineures « Le percepteur d’épouses » avec un percepteur privant au nom du fisc les hommes de leurs femmes, et « L’huissier » montrant un huissier mort rappelé sur terre pour tenter de racheter sa place au paradis par des bonnes actions.
J’ai en revanche beaucoup plus apprécié « Les bottes de sept lieues » superbe transposition du conte de Perrault dans le Paris Montmartrois ou une jeune garçon élevé par une mère célibataire pauvre et méprisée de tous, se voit offrir les bottes magiques lui permettant de faciliter la vie de sa mère adorée.
Le recueil s’achève sur un mode plus réaliste mais tout aussi émouvant avec « En attendant » , courte nouvelle racontant comment quatorze personnes faisant la queue devant une épicerie pendant la seconde guerre mondiale vont former par leurs discussions un véritable kaléidoscope de la société française de l’époque avec la perte d’êtres chers, les privations et le sentiment de destinées brisées à tout jamais.
En conclusion, chacune des nouvelles contenue dans « Le passe-muraille » est un véritable enchantement révélant l’immense talent de conteur de Marcel Aymé.
L’écrivain utilise la plupart du temps le cadre du Paris qu’il connait et aime, celui de la Butte Montmartre et de la rue Caulaincourt, pour décrire à sa manière avec une forte dose de surnaturel la vie de la société française de la seconde guerre mondiale.
Par le biais du conte, Aymé fait passer des messages pour aider les enfants et les pauvres étranglés par les riches propriétaires, huissiers, percepteurs et autres profiteurs de guerre.
La dureté de l’Occupation allemande n’est ici que suggérée, effleurée mais sous les artifices surnaturels comme la manipulation du temps ou de l’espace.
Plus que de talent, on peut parler de magie, la magie de l’écriture pour emporter vers un ailleurs à l’imagination foisonnante atténue la douleur de la condition présente.
En ce sens, l’œuvre de Marcel Aymé est pour moi immortelle et d’utilité publique.

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