L’Assommoir (Emile Zola)
Publié en 1876, « L’Assommoir » est une grande fresque du monde ouvrier et populaire du XIX ième siècle racontant par l’intermédiaire de ces protagonistes la vie d’un quartier du XVIII ième arrondissement de Paris cantonné à quelques rues et boulevards encore célèbre aujourd’hui : la Goutte d’Or, la Chapelle, Marcadet, Ornano (devenu Barbès), Poissonniers et Rochechouart.Le personnage principal, Gervaise Macquart est une jeune femme qui a quitté son village natal du Sud de la France, pour échapper aux brutalités de son père et à la honte de deux enfants conçu hors mariage avec Etienne Lantier, lui aussi méditerranéen.
Monté à Paris avec ses deux enfants, le couple déchante vite, car Etienne se montre un homme oisif plus enclin à courir les femmes et à parler politique dans les bistrots qu’à gagner de quoi nourrir sa famille.
Nourrissant de vagues projets pour s’établir comme chapelier dans le XIII ième arrondissement, Etienne fait en réalité vivre un enfer à Gervaise en la trompant et découchant de l’appartement conjugal.
Un jour que celle-ci se rend à la laverie du quartier, une esclandre éclate avec Virginie Poisson, la sœur d’Adèle, la maitresse de Lantier, qui vient provoquer Gervaise.
Les deux femmes en viennent aux mains et une lutte d’une grande violence éclate alors, se soldant par une fessée humiliante administrée par Gervaise à Virginie à l’aide d’un puissant battoir.
Mais Gervaise ne jouit pas longtemps de son triomphe puisque Etienne la quitte pour s’enfuir avec Adèle.
Livrée à elle-même, elle gagne sa vie comme blanchisseuse et se rapproche de Coupeau, son voisin ouvrier zingueur, jeune homme doux, sobre et bien élevé, qui par sa grande détermination à lui faire la cour, la convainc de l’épouser et de vivre en ménage.
Malgré la présence des Lorilleux, sœur et beau frère de Coupeau, couple d’ouvrier travaillant l’or, patibulaire et radin, qui a rapidement pris en grippe Gervaise parce qu’elle les privait des visites régulières de Coupeau et des quelques argent qu’il leur rapportait, le récit de la noce est un des moments forts du roman, avec une journée épique se déroulant dans les bistrots du XVIII ième arrondissement et une longue visite au Louvre.
Un enfant appelé Nana, nait de cette union.
Tout se déroule donc pour le mieux dans la vie du couple qui gagne de mieux en mieux sa vie, et qui par l’aide généreuse de gentils voisins, les Goujet peut même louer un local commercial à la Goutte d’or, pour que Gervaise s’établisse à son compte comme blanchisseuse.
En réalité, Goujet, un colosse blond forgeron, est secrètement amoureux de Gervaise et influe sur sa mère pour la décider à prêter de l’argent à Gervaise.
Les affaires marchent tout d’abord très bien à la blanchisserie et Gervaise peut embaucher plusieurs employées.
Elle devient une figure de la rue, bien connue des habitants, clients ou commerçants avec qui elle travaille.
Femme de cœur, Gervaise va jusqu’à recueillir Madame Coupeau, vieille femme démunie que les Lorilleux laissient mourir de faim par avarice.
La prise en charge de la vieille femme provoque l’ire des Lorilleux qui répandent quantité de rumeurs visant à ternir sans succès le prestige de Gervaise.
La prospérité de Gervaise culmine avec un formidable repas qu’elle organise pour humilier les Lorilleux et auquel les employés, voisins, amis participent.
Mais un évènement dramatique va venir bousculer ce bonheur, la chute de Coupeau d’un toit, alors qu’il saluait sa fille.
Lourdement blessé, Coupeau survit néanmoins et est soigné avec dévouement et à ses frais par Gervaise, qui ne souhaite pas l’envoyer à l’hôpital.
La convalescence de Coupeau est cependant longue et pénible, et l’ouvrier commence durant celle-ci à fréquenter les bistrots, s’adonnant à un penchant de plus en plus marqué pour la boisson.
Devenu un habitué de l’Assommoir, un bistrot vendant des alcools forts comme la célèbre absinthe, réputée détruire les hommes, Coupeau change du tout au tout, devenant menteur et paresseux.
Même si Goujet, toujours noble de cœur, accepte de prendre son fils Etienne comme apprenti forgeron et l’envoi ensuite en formation à Lille pour devenir mécanicien, Gervaise refuse de voir la vérité en face et accumule progressivement les dettes.
Le retour progressif dans le quartier de Virginie, qui se rabiboche étrangement avec Gervaise se montre également inquiétant.
En effet, Virginie parle peu à peu à Gervaise d’Etienne, son premier amant, lui aussi de retour dans le XVIII ième après l’échec de son couple avec Adèle dans le XIII ième arrondissement.
Etienne réapparait dans la vie de Gervaise, et n’a aucun mal à gagner la confiance de Coupeau, devenu un ivrogne.
Celui-ci réintroduit de lui-même Etienne face à Gervaise et lui propose une chambre dans leur local.
Agé de 30 ans, portant beau et légèrement épaissi, Lantier n’a rien perdu de son bagout, et parvient à force de mensonges à embobiner tout le monde.
Il mène une vie de parasite, ne payant rien, trainant dans les rues et utilisant Coupeau dévoré par son nouveau vice.
Peu à peu il tisse sa toile, se rendant sympathique, impressionnant par ses beaux discours, et attire de nouveau la pauvre Gervaise dans son lit.
Un ménage à trois s’établit bientôt, faisant jaser toutes les langues de la rue mais plus grave choquant le brave Goujet, toujours amoureux de Gervaise et la privant bientôt du soutien financier des Goujet.
La mort de Madame Coupeau est également un grand choc pour la famille et son enterrement un moment fort du roman.
Le dépensier Lantier précipite la chute du commerce et permet en plus à la sournoise Virginie de le racheter à une Gervaise aux abois ayant également dans un moment de désespoir gouté aux alcools forts.
Le couple Coupeau rétrograde alors dans la chaine sociale, et se voit réduit à habiter une petite chambre froide de l’immeuble que Gervaise redevenue simple ouvrière, peine à payer seule.
La vie dans l’immeuble promet également son lot d’évènement, avec la montée en puissance de Nana, qui à quinze ans est déjà devenue une femme opulente et dévergondée, trainant dans les rues, et aimant à provoquer le désir des hommes.
Nana choque le quartier en cédant aux avances d’un homme mur, puis en abandonnant son métier de fleuriste pour mener une vie de danseuse de charme dans les bals et cabarets du XVIII ième dont certains noms sont encore connus : l’Elysée Montmartre, la Boule noire …
Malgré les colères et les punitions des Coupeau, rien ne semble arrêter la destinée de filles des rues de Nana, qui rompt définitivement avec des parents dont elle méprise la lente dégradation sociale.
Le destin de Lalie, voisine des Coupeau a également de quoi horrifier et bouleverser, car la jeune enfant martyr, meurt sous les tortures vicieuses et les mauvais traitements de son père, un serrurier rendu psychopathe par l’alcool.
Minée elle aussi par l’alcool, Gervaise s’enfonce alors inéluctablement dans une spirale désespérée : elle perd son travail d’ouvrière, en est réduite à faire le ménage pour Virginie qui jouit de sa revanche, puis rongée par la faim à écumer le quartier pour se nourrir de restes ou de tenter vainement de se prostituer.
Goujet est le seul à la prendre une dernière fois en pitié en lui offrant à manger, mais son amour a bel et bien disparut.
Rendu fou par l’absinthe, Coupeau est interné à Saint Anne ou il y meurt, victime d’hallucinations et le corps parcouru de tremblements incoercibles.
Et si l’affreux Lantier, surpris par le mari de Virginie, un sergent de police avec sa femme, termine sa carrière de parasite professionnel, Gervaise n’en meurt pas moins seule et misérable, terminant ainsi cette chronique du XVIII ième arrondissement.
En conclusion, « L’Assommoir » est un formidable roman, dont le style puissant, truculent même, coloré et vif, ne pourra pas laisser indifférent.
On comprend mieux à sa lecture, tout le génie de Zola, qui a su dépeindre avec force et véracité, le quotidien d’un quartier encore ouvrier de Paris, déjà connu pour ses bistrots et sa vie nocturne.
Dans une langue truffé de termes argotiques des faubourgs parisiens, Zola parvient à nous transmettre sa fascination du monde ouvrier, avec cette vie harassante mais noble de travailleur manuel, que ce soit zingueur, blanchisseuse ou encore mieux forgeron avec le récit magnifique d’un défi entre Goujet et un rival pour réaliser un travail mêlant force et précision afin d’impressionner Gervaise.
Mais ce XVIII ième arrondissement en pleine mutation puisque rénové par les travaux de Haussmann demandé par Napoléon III, est aussi un quartier de misère et de violence.
L’alcool, très différent du vin réputé fortifier, donner du courage aux ouvriers, celui des distilleries comme l’Assommoir, y fait des ravages et détruit la vie des plus faibles comme Coupeau ou Gervaise.
Le roman de Zola est donc globalement noir, avec le destin tragique d’une pauvre femme ballotée par les évènements, manquant de chance, de discernement ou tout simplement de force de caractère, incapable de saisir les opportunités de sorties comme Goujet qui comme Coupeau présentait tout à fait bien au départ de leur relation.
Si certains passages de « L’Assommoir » sont des merveilles d’écriture, avec le récit de la noce, du repas monumental de quartier, du duel de forgerons, d’autres déchirent l’âme, comme l’agonie de la petite Lalie, ou le lent naufrage de Mr Bru, peintre solitaire relégué à la misère par sa vieillesse.
« L’Assommoir » est aussi le roman de la crapule de Lantier, personnage nuisible et dangereux, symbolisant le faux ouvrier rêvant d’ascension bourgeoise et manipulant les autres par la force des mots.
La sulfureuse Nana, y fait une apparition remarquée, montrant ainsi un fort désir d’échapper au destin éprouvant et misérable d’ouvrier de ses parents, en devenant une prostituée.
De part la précision de son témoignage, sa puissance et sa force vitale d‘œuvre noire, « L’Assommoir » mérite donc pour moi le statut d’œuvre majeure de la littérature.

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