Le vin de Paris (Marcel Aymé)

Poursuite de la découverte de l’œuvre de Marcel Aymé avec « Le vin de Paris » recueil de huit nouvelles parues en 1947 dont la plus célèbre est la « Traversée de Paris » immortalisée sur grand écran par Bourvil, Gabin et De Funès en 1957.

Le recueil commence avec « L’indifférent » histoire glaçante narrant dans les années 40 le basculement d’un homme fraichement sorti de prison pour vol dans le métier de tueur professionnel qu’il pense pouvoir effectuer en raison de son grand détachement vis-à-vis de la violence et de la souffrance physique de son prochain.

Usant de ses contacts établis en milieu carcéral, l’homme ne tarde pas à rencontrer les gangsters du XVIII iéme arrondissement de Paris et à travailler pour un dénommé Médéric qui lui fait voler et assassiner des paysans de l’Ile de France.

Ayant fait ses preuves dans l’art du meurtre, l’homme se voit proposé des contrats plus délicats ou il doit éliminer des gens à qui il fait croire qu’ils passeront en Angleterre en échange d’une forte somme d’argent.

Mais l’homme rencontre alors ses limites et se montre incapable de tuer froidement une victime avec qui il a eu un contact intime préalable.

Alors qu’on lui propose d’éliminer Betty l’ancienne amante de son père qui l‘a trahi en dilapidant l‘argent qu‘il lui avait laissé, il change brutalement d’avis et se retourne contre Médéric qu’il enferme avec la victime présumée dans une cave avec un seul révolver laissant les deux crapules régler leurs comptes entre elles.

Après cette mise en bouche étrange vient la célébrissime « Traversée de Paris » ou en pleine occupation allemande, deux hommes doivent acheminer du XIII iéme au XVIII iéme arrondissement de Paris, deux grosses valises remplies d’un cochon pour alimenter le commerce du marché noir.

Martin, le plus expérimenté des deux est rapidement mis mal à l’aise par son acolyte Grandgil, un grand type blond et frisé qui exerce un chantage pour extorquer trois mille francs à leur fournisseur le dénommé Jamblier.

Pendant toute la traversée, Grandgil va se montrer totalement imprévisible, faisant prendre de gros risques à Martin mais en résolvant par la violence verbale ou physique les conflits dans les bars ou dans la rue.

Le point le plus chaud de la traversée constitue assurément la rencontre avec un policier français dans le quartier du Sentier, et sa mise KO par un Grandgil prêt à tout.

Malgré la révolte de Martin contre les méthodes brutales et cynique de son partenaire, les deux hommes finissent par s’accorder malgré leurs conceptions en apparence radicale de leur travail.

Lorsqu’il se réfugie chez son partenaire pour échapper aux policiers, Martin découvre que Grandgil est un peintre aisé qui a joué au gangster par simple amusement.

Cette découverte est de trop pour Martin qui tue son associé et termine la livraison seul.

Au retour, mal à l’aise, hanté par ses souvenirs de guerre se superposant au meurtre encore tout frais de Grandgil, il se laisse prendre par la police tout en s’arrangeant pour que Jamblier puisse retrouver l’argent qui lui avait été volé.

« La grâce » est une nouvelle des plus étranges et amorales ou un homme de bien et fervent chrétien nommé Duperrier se voit affublé en récompense de sa bonté d’âme une auréole qu’il porte en permanence en plein Paris.

Bien entendu, cette marque extérieure plutôt voyante ne va pas tarder à exaspérer son entourage notamment sa femme.

Pour lui faire plaisir et faire disparaitre son auréole, Duperrier s’essaye alors à l’exercice des vices : gourmandise, colère, paresse, orgueil, avarice puis enfin luxure.

Mais rien n’y fait, Duperrier devenu un maquereau du XVIII iéme arrondissement resté un époux dévoué et un bon chrétien, garde son auréole avec la bénédiction d’un dieu ne reprenant pas ce qu’il donne.

Dans le genre presque aussi absurde du conte urbain vient ensuite « Le vin de Paris » narrant l’obsession d’un parisien appelé Duvilé pour le vin qui manque sous l’occupation allemande de la Seconde guerre mondiale.
Obligé de cohabiter avec son beau père, un vieil homme acariâtre, Duvilé va progressivement perdre la tête et voir en lui une gigantesque bouteille de vin.

Le plus amusant est qu’il va alors choyer son ancien ennemi provoquant un apaisement incompréhensible des relations familiales avant de finalement céder à la folie et vouloir le déboucher à coups de tisonnier !

Avec « Dermuche », Marcel Aymé raconte l’histoire d’une brute condamnée à mort pour le meurtre de vieux rentiers et qui se trouvant touchée par la grâce chrétienne est changé par dieu en nouveau né, ses crimes se trouvant du même coup annulés.

D‘un niveau nettement supérieur, « La fosse au péchés » explique comment un professeur de vertu ayant cédé à la séduction du Diable entraine le dévoiement des passagers d’un cargo.

Puni par la colère divine invoquée par un pasteur présent à bord dont les trois filles ont été perverties, le navire chavire emportant dans une fosse sous marine les âmes damnés des malheureux pécheurs.

C’est alors que le pasteur apparait au fond des mers et provoque le Diable en duel pour racheter les âmes égarées.

Armé d’une épée, de sa foi et de son intelligence, il se défait des monstrueuses créatures envoyées par leur Maitre, la Colère, la Paresse, l’Envie, l’Avarice et même la terrible Luxure libérant le professeur de vertu que son échec invite à plus de modestie dans son approche théorique.

« Le faux policier » ressemble par son cynisme et par ses penchants criminels à l’indifférent, avec un homme appelé Martin qui poussé par sa femme, se déguise en  policier pour voler et tuer les trafiquants de marché noir.

Déguisant son appât du gain en hypocrite besogne de justicier, Martin perd la tête lorsqu’il s’amourache de Dalida, une ancienne collaboratrice qu’il désirait éliminer.

Désirant plaire toujours davantage à sa maitresse, il relâche sa vigilance et  finit par se faire arrêter par de réels policiers.

Le recueil se termine ave « La bonne peinture » qui raconte la belle histoire d’un peintre médiocre appelé Lafleur dont les peintures ont la particularité de nourrir les gens.

En pleine période de restrictions alimentaires post Seconde guerre mondiale, les œuvres de Lafleur bien que d’un niveau artistique faible, font de lui le peintre le plus connu de France au grand damne de son rival Poirier.

Très généreux Lafleur donne ses toiles aux plus démunis sachant toucher son cœur mais n’échappe pas à une nationalisation.

Malgré l’éclosion d’autres artistes (peintres, sculpteurs, écrivains) aux talents aussi nourriciers que le sien, Lafleur garda son humilité et son sens du prochain.

En conclusion, compte tenu de sa composition, on ne peut considérer « Le vin de Paris » que comme un ensemble assez hétérogène alternant de belles réussites avec d‘autres œuvres plus dispensables (« La grâce » ou le très quelconque « Dermuche »).

Bien entendu, l’imagination et le talent de Marcel Aymé s’expriment dans des ambiances teintées de surnaturel, d’étrange ou de comique destinées à enjoliver une période très sombre de l’histoire de France ou l’Occupation allemande provoqua pénuries alimentaires, corruptions et trafics en tout genre.

Même à notre époque de surconsommation alimentaire, on ressent avec dureté le manque de nourriture, les souffrances et les obsessions qui en résultent et font devenir fou dans « Le vin de Paris » , « La bonne peinture » et bien entendu dans la « Traversée de Paris » qui demeure pour moi la nouvelle la plus longue et la mieux construite du lot avec une épopée haletante et complexe dans un Paris nocturne désert hanté par la peur des patrouilles et des rencontres dangereuses.

A l‘exception de quelques nouvelles plus anodines, « Le vin de Paris » se déguste donc avec le plaisir d’une bonne cuvée.

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